Retromania

(Extrait de Freak Out! #5)
RETROMANIA : POP CULTURE’S ADDICTION TO ITS OWN PAST
Simon Reynolds
A défaut de croire en l’art (et qui vous en voudrait, à notre époque ?), on peut au moins considérer que ce qui s’y déroule est révélateur d’un climat idéologique plus général. Lorsque ce qui est censé faire office d’avant-garde culturelle devient réactionnaire, comment espérer qu’à un niveau socio-politique, les choses aillent dans le bon sens? Simon Reynolds, auteur de Rip It Up and Start Again, propose une plongée en eaux profondes dans les quarante dernières années de la pop-culture, du monde de la télévision à celui de la littérature en passant par la mode et bien sûr la musique, le sujet qui nous intéresse ici. Après un tour d’horizon critique de la stérilité créative de la première décennie du 21e siècle, Reynolds se donne pour mission de dater le moment précis du basculement dans le plagiat & le recyclage. Si lui, né au début des années 60, est d’abord tenté de le situer à la sortie du post-punk (avec un bref sursaut d’originalité grâce à la techno quelques années plus tard), ses entretiens et son écumage d’archives diverses offrent rapidement un son de cloche bien moins optimiste : certains situent le début de la fin à l’invention du phonographe (par Edison, à l’origine pour « conserver les voix des morts ») ! Ça peut paraitre excessif, mais que l’on situe le basculement au début de la production de disques, à celui du CD, d’Internet ou du iPod, la question reste la même: A quel point le rythme hystérique des innovations technologiques conditionne-t-il la sociabilité de l’écoute et dictent-ils notre rapport à la musique ?
Retromania dresse ensuite un historique de l’obsession du rétro au cours des dernières décennies. Reynolds fait appel aux exemples les plus emblématiques pour justifier son propos – la northern soul, les mods, le garage punk, les neo-romantics -, mais on aurait aimé qu’il ne passe pas à la trappe certains exemples qui seraient venus le nuancer, voire le contredire. Il omet, comme dans Rip It Up…, d’importantes contributions à l’histoire : DEVO sont par exemple absents de ce livre !!! Vu le sujet traité ici, c’est d’une négligence dramatique ! En effet, à une époque (mid-70s) où le rock semblait à bout de souffle, entre la complaisance post-psychédélique et le punk, quel autre groupe a su être à la fois futuriste dans son esthétique, novateur dans ses sonorités et pertinent dans son propos ? Et comment oublier les SCREAMERS, abandonnant les guitares pour des synthés, qui n’ont jamais sorti de disques mais ont enregistré en 1979 une vidéo, persuadés que « les VHS étaient l’avenir » ??? Même KRAFTWERK ne sont gratifiés que de quelques mentions en passant. Ces quelques exemples auraient mérité une plus grande attention.
Propos sous-jascent de Retromania, l’épuisement créatif de la musique à mesure que l’on se rapproche de notre époque. Effectivement, vu sous cet angle, Dylan a commencé par plagier Woody Guthrie, mais ça ne l’a pas empêché de devenir une voix importante de sa génération, même si le mouvement folk qu’il a participé à construire était déjà un revival. Il y a forcément des partis-pris générationnels, et les gens de mon âge peuvent difficilement se permettre d’être comme Billy Childish, pour qui le garage sixties est déjà une hérésie ! Cela devient plus problématique lorsqu’un son, une esthétique, un look sont recyclés en faisant abstraction de leur contexte d’origine (social, ethnique, historique) et qu’ils cessent d’être associés à des mouvements (une espèce en voie de disparition s’il en est). Plus on avance vers l’époque actuelle, plus la superficialité avec laquelle les mouvements du passé sont recyclés est grande. L’allégorie de Reynolds à propos de la fonction shuffle sur le iPod est malheureusement bien trouvée.
A l’opposé de l’ascétisme esthétique de Childish (j’en rigole, mais c’est une vraie philosophie de vie pour lui), l’innovation technique modifiant l’écoute de la musique. Raver de la première heure, Reynolds détaille de manière dense la naissance des DJ, des soirées soul organisées par les mods dans les Sixties aux rave-parties de la fin des années 80. Si elle incarne une version abâtardie de l’expérience originelle de la musique live (des gens jouent des enregistrements pour d’autres gens), la culture du DJ n’en est pas moins, à la base, fanatiquement futuriste : pour preuve la course aux nouveaux disques, très vite obsolètes et ringards, dans la soul, le hip-hop ou la techno. Les DJ sont néanmoins aujourd’hui victimes des mêmes phénomènes de revivals que les musiciens : les gens veulent désormais danser sur des tubes familiers, et rechignent pour beaucoup à ce qu’on leur impose une musique qu’ils n’ont pas choisi (résultat du « contrôle total » sur son univers sonore proposé par les lecteurs MP3 ?). Les DJ en perdent leur statut de dénicheurs d’obscures perles musicales.
Reynolds utilise le concept de « Japonisation » pour mettre en lumière un rapport différent à l’originalité, soulevant au passage une nouvelle problématique, délicate, qu’il effleure à deux reprises : l’ethnocentrisme de cette obsession à la fois pour l’innovation et pour la figure de l’artiste, certaines cultures (peut-être majoritaires à l’échelle du monde ?) y attachant beaucoup moins d’importance et considérant l’art et l’héritage culturel de manière plus collective et ludique. C’en est presque rassurant, même si il faut, pour l’imaginer, faire tant bien que mal abstraction de notre conditionnement par l’impérialisme culturel anglo-saxon. De la même manière, il serait extrêmement ethnocentrique de continuer à considérer l’Europe & l’Amérique du nord comme le centre culturel du monde. Si ce n’est pas encore demain que les États-Unis abandonneront ce qu’il leur reste de main-mise sur la culture de masse, il n’empêche que c’est peut-être de la part des jeunesses des pays dits « émergents » qu’il faut attendre des formes d’expression innovantes. Les mutations qui ne manqueront pas de s’y produire seront forcément accompagnées de discours, de sons et d’images qui viendront, espérons-le, relativiser le pessimisme et l’épuisement de créativité du monde occidental.
Notion visiblement très chère à Reynolds, la « nostalgie du futur » est évoquée à plusieurs reprises et, là encore, celui-ci découvre que le sentiment ne date pas d’hier. La génération des boomers est déçue de ne pas se déplacer en jetpacks, mais elle a le privilège d’avoir connu une époque à laquelle le futur était encore synonyme d’amélioration des conditions de vie, et d’avoir été actrice des transformations sociales que l’on connait - sans parler du fait qu’elle peut se consoler grâce à la vénération continuelle de cet « âge d’or » sous forme de films, livres, rééditions et hommages divers. Pour celle élevée au refrain de «(Smells Like) Teen Spirit» et arrivant à l’âge adulte au cours de la première décennie des années 2000, le futur proche est plutôt évocateur de catastrophes écologiques, conditions économiques difficiles et climat social hostile, le tout se maintenant à l’infini dans un statu quo à l’équilibre fragile mais hors d’atteinte. L’optimisme se fait rare, l’utopie est portée disparue. La génération de Reynolds, coincée entre les deux, est celle pour qui la déception semble la plus amère, bien que légèrement superficielle : « Nous avons dû nous rendre à l’évidence qu’on ne passerait jamais nos vacances sur la Lune. »Difficile de ne pas être nostalgiques d’une époque pas si lointaine où ce type de fascination pour le futur nourrissait l’imagination et les espoirs les plus fous. Même la science-fiction ne sait que faire de cette absence de futur comme ligne d’horizon. Alors que Retromania touche à sa fin, Reynolds assimile de façon assez pertinente l’inertie de notre culture à la « fin de la frontière », dressant également des parallèles entre la conquête spatiale et les explorations dans la musique concrète et électronique, elles aussi arrivées à une sorte d’impasse. Nous vivrions donc au sein d’un présent-futur sans perspectives, où la civilisation – occidentale, rappelons-le - se replie sur un fétichisme nostalgique ou une frivolité vulgaire, piochant au gré de l’internet illimité et de la télé-réalité avec le déficit d’attention que l’on connait maintenant tous. Au-delà de problématiques propres à la musique, c’est une véritable enquête anthropologique que propose ici Reynolds. Sa conclusion, qui suggère que nous rejouons la décadence précédant la chute de nombreuses grandes civilisations tel le plus grand show de revival jamais organisé, serait d’une délicieuse ironie si elle ne nous laissait pas si consternés. (JB)
Version française disponible chez Le Mot et le Reste









